MISTRESS BENIO, L’ARTISTE DE LA CORDE

Texte rédigé par Agnès Giard | Interview | Mardi 20 février 2001 12:14

Arrivée en 1996 dans le milieu du SM et du shibari, Benio est une femme épanouie, mûre, belle, qui ligote ses victimes au cours de séances à l’érotisme flamboyant. Elle les attache avec des cordes en chanvre qu’elle tresse elle-même. Elle les suspend dans des positions terriblement érotiques et les couvre de cire brulante rouge, de fleurs de saison ou de vin comme dans un banquet orgiaque, mélange de tradition japonaise pure et d’influence occidentale. Ses victimes en sortent ivres, pris de vertige. Le nom de Bénio signifie “corde rouge”. C’est une femme ardente, pleine de colère, qui écrit avec recherche en utilisant des kanji rares et cultive l’art du bondage avec autant de préciosité.

Interview : Agnès Giard (traduction : Junquo Nimura)
Interview réalisée en février 2001.

A quoi ressemble la “scène SM” japonaise ?
Le SM se développe beaucoup au Japon ces derniers temps. Il y a beaucoup d’établissements de plaisir SM, mais ils sont basés uniquement sur un rapport d’argent entre des “Queens” (des hôtesses) déguisées en vynile et des clients (des hommes seuls). Heureusement, il y a aussi quelques cercles très confidentiels, qui cultivent un SM plus authentique. Il faut payer pour être membre et on peut assister à des démonstrations. J’ai découvert le shibari comme ça, en assistant aux démonstrations d’un spécialiste de la “torinawa”.

C’est quoi la “Torinawa” ?
“Torinawa” est le nom de la technique utilisée pour attacher et tourmenter les coupables. C’est l’équivalent des menottes aujourd’hui. Lors des arrestations, on utilisait de la corde et on attachait les criminels d’une façon différente selon la nature de leur crime, pour les exposer dans la rue à l’opprobre publique. La corde est ensuite devenu quelque chose de très important dans notre sexualité.

Les Japonais sont-ils des obsédés de la corde ?
La corde au Japon est un symbole fort, synonyme d’anéantissement de l’individu. Souvent dans les films historiques, on utilise l’expression “onawa ni naru” (“devenir une corde”) : cela veut dire qui si vous commettez une mauvaise action, vous finirez attaché avec une corde.

La corde est liée à la culpabilité ?
A la culpabilité et à la punition ! On se servait aussi de la corde pour extorquer des aveux aux suspects. Pour la torture, les techniques étaient différentes de la torinawa : en plus d’attacher, on suspendait les criminels par le haut, on les battait, on leur donnait des coups de pied, etc. Certains pensent que cette forme policière de shibari remonte à l’époque Kamakura ou Muromachi. Il se peut même que l’ont ait commencé à attacher les corps humains dès l’époque Jyomon, mais on ne trouve de document sur le shibari qu’à partir de l’époque d’Edo (1603-1868).

Vous attachez suivant les anciennes techniques ?
Oui. Certaines ont été sauvées de l’oubli. Mais c’est très dur de les reconstituer toutes. Par exemple dans les films avec reconstitution historique, les ligotages ne sont pas du tout réalistes ! Il faut savoir qu’à l’époque d’Edo, le Japon était un état fédéral. Chaque département possédait ses techniques de shibari. Pour éviter les contrefaçons, les “torimono” (officiers chargés d’effectuer les ligotages) ne possédaient aucun document écrit et se transmettaient leur savoir de façon orale.

Est-ce que le shibari est érotique ?
Bien sûr l’érotisme est important. Mais la technique aussi : il faut bien connaître le corps humain pour faire du kinbaku car il y a toujours beaucoup de risques d’accidents. Il arrive aussi que les soumises (ou les soumis) soient dans un état précaire sur le plan mental. Il faut savoir contrôler leur conscience.

Quel est votre but quand vous attachez une victime ?
Quand j’attache une femme en live, je me concentre sur la mise en scène pour dégager l’atmosphère érotique et l’esthétique. Quand j’attache une femme en privé, je ressens une obsession sexuelle qui ressemble à celle des hommes un peu âgés. Quand j’attache un homme, c’est un esclave à moi et je le soumets à mon désir de possession, exclusif.

Y a-t-il beaucoup de femmes sur la scène shibari ?

Il n’existe pas à l’heure actuelle de vraie shibari-shi femme. En revanche, il y a des dizaines de filles qui attachent des modèles ou des clients dans des établissements SM ou des bars à hôtesses. Elles ont appris en regardant des vidéos. Moi, je travaille en free-lance et je me définis comme une “bondage artist”. J’essaie d’avoir une réelle démarche esthétique.

Est-ce que les femmes peuvent vraiment pratiquer le shibari au Japon ?

Le mépris de la femme est une institution au Japon. Dans la plupart des cas (70 ou 80%), ce sont les hommes qui attachent des femmes. Ils sont fiers d’avoir le rôle dominant. Historiquement, la corde est resté l’apanage des hommes jusqu’à une époque très récente, avec une seule exception : seules les femmes ninja (“kunoichi”) avaient le droit d’utiliser la corde. Je crois qu’il faudra encore du temps avant qu’on admette l’existence des femmes shibari-shi.

Pensez-vous qu’à travers le shibari les femmes s’emparent du pouvoir ou prennent leur revanche ?
Je ne sais pas. Il se peut que certaines filles utilisent la corde pour se venger. Moi je le fais par pur narcissisme, parce que j’aime jouer le rôle d’une prêtresse qui ordonne la cérémonie et qui dirige le rituel. J’aime m’accaparer un homme. J’aime m’affirmer.

Pensez-vous que les dominatrices se multiplient au Japon parce que les hommes deviennent faibles ?

Si le pouvoir des femmes est fort c’est à cause des mères : elles prennent leur fils en charge, le motivant et le pressurant jusqu’à ce qu’ils aient trouvé un travail. Quant au père, c’est le grand absent. Il n’est presque jamais à la maison. Les mères jouent un rôle de dominatrice. Les garçons leur sont très attachés, c’est pour cela qu’il y a tellement de pseudo “M” (masochistes) au Japon.

Pourquoi “pseudo” ?
Parce que pour moi, un vrai masochiste n’est pas un homme castré par sa mère, pouponné jusqu’à 30 ans et transformé en handicapé social ! Pour moi, le SM est un jeu sexuel ou amoureux entre adultes, pas une manière pour les hommes de rester infantile ! Les hommes trop couvés veulent épouser des “mamans” et ne sont pas capables d’assumer une relation entre égaux. Voilà pourquoi les femmes doivent se montrer plus fortes, physiquement et spirituellement. Ce sont les femmes qui accouchent au terme d’une souffrance surhumaine, alors que les hommes ne ressentent que l’orgasme au moment de l’éjaculation. C’est pour cela que j’aime les hommes qui se rendent compte de ce que les femmes ont à subir, qui sont féministes, qui me traitent avec égard.

MISTRESS MAXIM, LA NEW YORKAISE

Texte rédigé par Agnès Giard | Interview | Mercredi 7 février 2001 12:04

Brune piquante aux yeux de braise, Maxim est la star du Pandora’s Box, “le plus spectaculaire des instituts spécialisé dans la domination et le jeu de rôle”… Traduction : Maxim travaille comme dominatrice dans un des plus célèbres bordels SM new-yorkais. Récemment déménagé dans un loft de 3000 mètres carrés, en plein cœur de Manhattan, le Pandora’s Box a été créé en 1995 par Mistress Raven (Maîtresse Corbeau en Français), une redoutable femme d’affaire, ex-domina, qui édite deux magazines SM et de multiples vidéos… C’est dire si Maxim est connue… Elle travaille dans un « donjon » de luxe. Et elle aime ça.

Interview : Agnès Giard
Interview réalisée en février 2001.

Qui êtes-vous ?
Je m’appelle Max, 32 ans, je suis new-yorkaise d’origine allemande et dominatrice pro depuis 12 ans. Je suis aussi écrivain, éditrice et je fais des films. Je suis aussi a tongue-in-cheek chanteusse.
Je vis avec Charon, 31 ans, New yorkaise d’origine suédoise, soumise profesionnelle depuis 4 ans.

En quoi consiste votre travail exactement ?
Avec Charon, je rencontre des clients en privé pour explorer et repousser les limites de leur (et de nos) fantasmes. Nous gagnons notre vie en faisant quelque chose que nous aimons. Peu de gens peuvent en dire autant !

Comment êtes-vous devenue dominatrice ?
J’ai commencé à faire de la domination-pro à Berlin au milieu des années 80, tout en étudiant la médecine à l’Université. Pour payer mes études, je me suis mise en apprentissage dans un donjon dirigé par une nommée Ruth. A la fin des années 80, Ruth et moi nous sommes devenues associées et en 1991, j’ai renoncé à la médecine ! Inexorablement, je me suis laissé entrainer dans l’industrie du SM.

Vous aimez dominer ?
Dès ma première expérience de domination, j’ai su que j’étais faite pour ça ! Je ne me suis jamais senti à l’aise dans les milieux « polis » et conventionnels. La chose la plus étrange c’est que, pour moi, devenir dominatrice ne m’a pas un seul instant posé de problème. Je l’ai fait naturellement. Ne l’avais pas déjà fait avant ? A 14 ans, j’ai attaché un garçon à un arbre dans Central Park, alors que nous jouions au rugby. Je ne savais même pas qu’il y avait des noms pour désigner les filles comme moi ! Quand j’étais petite, je battais les garçons

Comment êtes-vous entrée au Pandora’s Box ?
En 1997, j’ai demandé au Pandora si je pouvais leur louer un espace et ils m’ont proposé de m’engager chez eux ! A l’époque, ils refusaient de sous-louer des parties de leur donjon à des dominatrices indépendantes – comme ils le font en ce moment… Je pensais que ce serait un boulot temporaire mais très vite je me suis tellement plu au Pandora que j’ai décidé d’y rester. Et ça fait 4 ans que ça dure !

Peut-on être dominatrice et employée ?
On m’a souvent suggéré de lancer mon propre donjon, mais je préfère être employée : je n’ai pas à m’occuper des rendez-vous – on les prend pour moi – ni de commander le matériel, ni de payer les charges, etc… Ca me laisse plus de temps libre.

Combien gagnez-vous ?
Secret ! Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai des goûts de luxe et qu’il faut bien les assouvir.

Comment avez-vous rencontré Mistress Raven ?
En entrant au Pandora’s Box. Nous la connaissions – Charon et moi – de nom, et c’est sa réputation qui nous retenait : nous voulions rester discrètes, travailler dans notre coin sans que toute la presse soit au courant ! Maintenant, nous sommes bien obligées d’avoir des vies publiques car le Pandora ‘s Box est un endroit connu.
Avec Mistress Raven, nous avons édité des revues, écrit des nouvelles et des spots publicitaires, fabriqué les personnalités des dominatrices qu’elle emploie etc…

A quoi ressemble votre vie de tous les jours au Pandora ?

Nous nous levons quand nous avons envie puis nous travaillons tantôt à rencontrer des clients (pas plus de 4 par jour, si possible), tantôt à former des jeunes dominatrices – ce qui demande beaucoup de temps. Je pense que la bonne vieille méthode de l’apprentissage vaut également dans notre métier !

Quelle est votre discipline de vie ?
Je me nourris de viande saignante, de tequila, de café et de cigares. Le seul sport que je pratique c’est m’asseoir sur la tête des slaves.

Pensez-vous que le SM est différent à New York ?
La plus grosse différence entre les USA et l’Europe c’est qu’ici les bordels SM sont légaux. Les prostituées ne sont pas considérées comme des prostituées à partir du moment où elles ne font pas l’amour. Les patronnes de donjons ne sont donc pas considérées come des proxénètes et ont le droit d’employer des dominatrices ou des soumises professionnelles. D’ailleurs, Charon et moi avons un projet de film appelé « Purgatoire : Il n’y a pas de sexe ici, êtes-vous toujours intéressé ? »… Le titre est explicite, non ?

Avez-vous des clients français  ?
Pour l’instant non. Je ne parle pas le Français, mais si un lecteur pense qu’en SM il suffit de dire « oui » ou « non »,  je serai ravi de le rencontrer.

Pensez-vous que les clients français sont différents des clients américains ?

Les gens sont les mêmes à travers le monde… à partir du moment où ils pratiquent le SM dans le respect. Je pense qu’en matière de sexualité, on retrouve les mêmes désirs à travers la planète.

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