MISTRESS BENIO, L’ARTISTE DE LA CORDE
Arrivée en 1996 dans le milieu du SM et du shibari, Benio est une femme épanouie, mûre, belle, qui ligote ses victimes au cours de séances à l’érotisme flamboyant. Elle les attache avec des cordes en chanvre qu’elle tresse elle-même. Elle les suspend dans des positions terriblement érotiques et les couvre de cire brulante rouge, de fleurs de saison ou de vin comme dans un banquet orgiaque, mélange de tradition japonaise pure et d’influence occidentale. Ses victimes en sortent ivres, pris de vertige. Le nom de Bénio signifie “corde rouge”. C’est une femme ardente, pleine de colère, qui écrit avec recherche en utilisant des kanji rares et cultive l’art du bondage avec autant de préciosité.
Interview : Agnès Giard (traduction : Junquo Nimura)
Interview réalisée en février 2001.
A quoi ressemble la “scène SM” japonaise ?
Le SM se développe beaucoup au Japon ces derniers temps. Il y a beaucoup d’établissements de plaisir SM, mais ils sont basés uniquement sur un rapport d’argent entre des “Queens” (des hôtesses) déguisées en vynile et des clients (des hommes seuls). Heureusement, il y a aussi quelques cercles très confidentiels, qui cultivent un SM plus authentique. Il faut payer pour être membre et on peut assister à des démonstrations. J’ai découvert le shibari comme ça, en assistant aux démonstrations d’un spécialiste de la “torinawa”.
C’est quoi la “Torinawa” ?
“Torinawa” est le nom de la technique utilisée pour attacher et tourmenter les coupables. C’est l’équivalent des menottes aujourd’hui. Lors des arrestations, on utilisait de la corde et on attachait les criminels d’une façon différente selon la nature de leur crime, pour les exposer dans la rue à l’opprobre publique. La corde est ensuite devenu quelque chose de très important dans notre sexualité.
Les Japonais sont-ils des obsédés de la corde ?
La corde au Japon est un symbole fort, synonyme d’anéantissement de l’individu. Souvent dans les films historiques, on utilise l’expression “onawa ni naru” (“devenir une corde”) : cela veut dire qui si vous commettez une mauvaise action, vous finirez attaché avec une corde.
La corde est liée à la culpabilité ?
A la culpabilité et à la punition ! On se servait aussi de la corde pour extorquer des aveux aux suspects. Pour la torture, les techniques étaient différentes de la torinawa : en plus d’attacher, on suspendait les criminels par le haut, on les battait, on leur donnait des coups de pied, etc. Certains pensent que cette forme policière de shibari remonte à l’époque Kamakura ou Muromachi. Il se peut même que l’ont ait commencé à attacher les corps humains dès l’époque Jyomon, mais on ne trouve de document sur le shibari qu’à partir de l’époque d’Edo (1603-1868).
Vous attachez suivant les anciennes techniques ?
Oui. Certaines ont été sauvées de l’oubli. Mais c’est très dur de les reconstituer toutes. Par exemple dans les films avec reconstitution historique, les ligotages ne sont pas du tout réalistes ! Il faut savoir qu’à l’époque d’Edo, le Japon était un état fédéral. Chaque département possédait ses techniques de shibari. Pour éviter les contrefaçons, les “torimono” (officiers chargés d’effectuer les ligotages) ne possédaient aucun document écrit et se transmettaient leur savoir de façon orale.
Est-ce que le shibari est érotique ?
Bien sûr l’érotisme est important. Mais la technique aussi : il faut bien connaître le corps humain pour faire du kinbaku car il y a toujours beaucoup de risques d’accidents. Il arrive aussi que les soumises (ou les soumis) soient dans un état précaire sur le plan mental. Il faut savoir contrôler leur conscience.
Quel est votre but quand vous attachez une victime ?
Quand j’attache une femme en live, je me concentre sur la mise en scène pour dégager l’atmosphère érotique et l’esthétique. Quand j’attache une femme en privé, je ressens une obsession sexuelle qui ressemble à celle des hommes un peu âgés. Quand j’attache un homme, c’est un esclave à moi et je le soumets à mon désir de possession, exclusif.
Y a-t-il beaucoup de femmes sur la scène shibari ?
Il n’existe pas à l’heure actuelle de vraie shibari-shi femme. En revanche, il y a des dizaines de filles qui attachent des modèles ou des clients dans des établissements SM ou des bars à hôtesses. Elles ont appris en regardant des vidéos. Moi, je travaille en free-lance et je me définis comme une “bondage artist”. J’essaie d’avoir une réelle démarche esthétique.
Est-ce que les femmes peuvent vraiment pratiquer le shibari au Japon ?
Le mépris de la femme est une institution au Japon. Dans la plupart des cas (70 ou 80%), ce sont les hommes qui attachent des femmes. Ils sont fiers d’avoir le rôle dominant. Historiquement, la corde est resté l’apanage des hommes jusqu’à une époque très récente, avec une seule exception : seules les femmes ninja (“kunoichi”) avaient le droit d’utiliser la corde. Je crois qu’il faudra encore du temps avant qu’on admette l’existence des femmes shibari-shi.
Pensez-vous qu’à travers le shibari les femmes s’emparent du pouvoir ou prennent leur revanche ?
Je ne sais pas. Il se peut que certaines filles utilisent la corde pour se venger. Moi je le fais par pur narcissisme, parce que j’aime jouer le rôle d’une prêtresse qui ordonne la cérémonie et qui dirige le rituel. J’aime m’accaparer un homme. J’aime m’affirmer.
Pensez-vous que les dominatrices se multiplient au Japon parce que les hommes deviennent faibles ?
Si le pouvoir des femmes est fort c’est à cause des mères : elles prennent leur fils en charge, le motivant et le pressurant jusqu’à ce qu’ils aient trouvé un travail. Quant au père, c’est le grand absent. Il n’est presque jamais à la maison. Les mères jouent un rôle de dominatrice. Les garçons leur sont très attachés, c’est pour cela qu’il y a tellement de pseudo “M” (masochistes) au Japon.
Pourquoi “pseudo” ?
Parce que pour moi, un vrai masochiste n’est pas un homme castré par sa mère, pouponné jusqu’à 30 ans et transformé en handicapé social ! Pour moi, le SM est un jeu sexuel ou amoureux entre adultes, pas une manière pour les hommes de rester infantile ! Les hommes trop couvés veulent épouser des “mamans” et ne sont pas capables d’assumer une relation entre égaux. Voilà pourquoi les femmes doivent se montrer plus fortes, physiquement et spirituellement. Ce sont les femmes qui accouchent au terme d’une souffrance surhumaine, alors que les hommes ne ressentent que l’orgasme au moment de l’éjaculation. C’est pour cela que j’aime les hommes qui se rendent compte de ce que les femmes ont à subir, qui sont féministes, qui me traitent avec égard.














