Une femme aux yeux bandés, seulement vêtue d’une jarretière, tient un homme en laisse à quatre pattes, seulement vêtu d’une paire de rangers… Inspiré du tableau de Félicien Rops “La femme au cochon – Pornokrates” (1896), la photo de Digital Redness – “PornokratissimO“ – renverse les perspectives : ici, la femme n’est pas la Circé maléfique, dont Homère dit (dans L’Odyssée) qu’elle peut changer les hommes en porc, en faisant ressortir leurs pulsions de luxure… Non, elle est bénéfique désormais, car elle guide les hommes en dominatrice amoureuse. Elle est même capable de prendre leur place et – se mettant à quatre pattes à son tour – la voici qui joue les soumises sur la photo de Digital Redness intitulée “PornokratissmA”… Un petit cochon ailé – putto érotique, Cupidon ironique – vole au-dessus de la scène, comme ces chérubins armés d’un arc qui, dans la mythologie, ont le pouvoir de créer les coups de foudre ! Lauréate du prix de photo au salon de l’érotisme de Bruxelles en 2006, Digital Redness, la rousse flamboyante, expose des images qui mélangent fétichisme et féminisme, SM et amour. Ses cheveux sont ardents !
Interview : Agnès Giard
Interview réalisée en juillet 2006.
Pourquoi vous appelez-vous « Rougeur Numérique » ?
Je suis Digital Redness. Digital pour la technique artistique que j’utilise. Redness parce que le rouge est omniprésent dans mes créations.
J’ai 35 ans. J’ai étudié, je vis et je travaille dans la région bruxelloise (Belgique). Après mes études en graphisme et publicité de l’Académie des Beaux Arts de Bruxelles, j’ai roulé ma bosse dans le milieu publicitaire avant d’atterrir dans celui de l’édition. Cette activité est alimentaire et je m’évade de sa rigidité par mes créations photographiques décalées, en quête de sensualité.
Vous triturez des photos numériques pour en faire des images bizarrement délavées, avec des superpositions de motifs et de couleurs… Pouvez-vous décrire votre technique ?
Je choisis et photographie moi-même mes modèles. Il ne faut pas que ceux-ci entrent forcément dans le canon de l’esthétique actuelle. Ce sont leurs personnalités étincelantes, leurs sensualités à fleur de peau, ou leurs rôles aguicheurs qui m’interpellent.
En plus de cela, je photographie aussi, des décors, des textures, des éléments divers qui me serviront pour des superpositions multiples de calques sur et autour de la prise de vue originale.
Pour faire tout cela, j’utilise un logiciel graphique classique de retouche d’images, et pendant des heures, je combine différentes photos du même modèle, transforme sa silhouette, corrige les imperfections et re-balance les éclairages… Les courbes doivent être nettes, les lignes épurées, l’expression du visage évocatrice. L’esthétique doit ME sembler parfaite. C’est purement subjectif.
Après ce travail préliminaire, j’entame l’application des textures par calques, détourages et superpositions. L’effet pictural obtenu évoque une peinture, il met en valeur le personnage et les éléments « surréalistes » qui l’entourent. La couleur, souvent saturée, éclatante, parfois salie et craquelée est ma « marque de fabrique ».
Vos photos semblent imprégnées de fétichisme et de SM. Ce sont des sexualités qui vous intéressent ?
Je dirais plutôt que, dans le fétichisme ou le BDSM, ce qui m’interpelle et m’inspire, c’est l’esthétique, les matières, les vêtements, les accessoires, les contrastes entre le rouge et le noir… Mais, il ne s’agit ici que d’un intérêt purement visuel : les talons aiguilles, les corsets, la dentelle et le latex, incarnent, selon moi, le pouvoir de séduction qu’exerce la femme sur l’homme.
Donc, dans mon univers, la femme fatale est… forcément sexy, sensuelle et provocante. A mille lieues de la vulgarité et de la pornographie.
Dans mes créations, l’accent est mis, plutôt, sur la suggestion. Je dévoile une poitrine, j’intensifie un regard frondeur, je valorise une cuisse gainée, je redessine une bouche ou je joue avec les expressions troublantes de mes modèles. Durant la séance photo, je tisse réellement des liens avec mes modèles. Je respecte leur féminitude et surtout, je ne les vois jamais potiches.
Comment définiriez-vous le fétichisme ?
Je suis attirée par les vêtements (corsets, lingerie, chemisiers de dentelle, jupons…), les accessoires (talons aiguilles, bas, jarretelles, cravaches, cordes, laisses et colliers…), les matières (latex, cuir, métal,…).
Je ne suis pas fétichiste dans le sens où, si on me le demandait, je ne saurais quel objet choisir. Ils me plaisent tous. Ce sont, à mes yeux, les armes de l’éternelle séduction. Ces costumes apprêtés, ces apparences théâtrales, ces maquillages sophistiqués sont des références au gothisme dans lequel je me reconnais. Mes photos sont construites, mises en scène, artificielles. Les modèles prennent des poses dirigées, je les place, les contorsionne afin de leur soutirer, leur voler une expression.
Il y a des anges dans vos tableaux, et des démons aussi… Il y a aussi des cochons ailés… La sexualité que vous mettez en scène est-elle liée au retournement des valeurs ?
Je tente de rendre graphiquement l’Humain ambigu. Les personnages sont mi-anges, mi-démons…acteurs d’un rêve ou d’un cauchemar. « Mes » femmes sont sorcières et ingénues. Les cochons ailés ? c’est mignon, vous ne trouvez pas ? Un clin d’œil à Rops et aux surréalistes…
Vivons une sexualité rigolote ! Les évolutions que nous connaissons, que vous appelez curieusement « retournement des valeurs » sont un élargissement de la tolérance. Les homosexuels se marient, le libertinage est…à ciel ouvert, le fétichisme n’est même plus un tabou. Et le BDSM est « tendance ». Britney Spears en latex, ça choque plus grand monde.
Où est le bien ? Où est le mal ?
Pourquoi répondre à cette question ? D’ailleurs pourquoi la posez-vous ? J’aime montrer et voir les deux facettes chez une personne. Le Bien et le Mal sont indissociables, ne pensez-vous pas ?
Une de vos séries – PornocratissimA/O – s’inspire de cette toile de Félicien Rops (Pornocrates) qui montre une femme aux yeux bandés tenant en laisse un cochon… Pouvez-vous expliquer ce que cette œuvre signifie ?
Ce tableau de Rops m’a toujours fascinée par son fétichisme et par son double-sens.
Cette dame ne pouvait me laisser indifférente : elle est quasiment nue, ne porte que des bas, des gants, des chaussures à talons, un chapeau et ses yeux sont bandés.
Une première interprétation, que je ne retiens pas, voudrait que la femme aveuglée par sa luxure et sa vénalité, suive aveuglément un cochon à la queue d’or, promesse de sexe et de richesse.
Je m’associe à une autre explication : ce tableau représente la domination de la femme sur le cochon, l’homme bestial. L’homme-cochon ou le cochon-homme lui est soumis. Elle n’a même plus besoin de voir pour régner.
Etes-vous d’accord avec cette vision de la femme (elle transforme les hommes en porc) ? Vous avez voulu mettre en scène d’autres rapports homme-femme dans votre série PornocratissimA/O : lesquels ?
J’avais envie de faire une série de photos qui mettrait en scène un couple dont chaque partenaire tiendrait l’autre en laisse. Il n’est pas question d’apparenter l’homme à un porc, c’est le rapport de domination/soumission inhérent à tout couple qui est mis en exergue. Ma vision féministe fausse pourtant le tableau : la femme marche à 4 pattes sans être docile… Un zeste de rébellion…
Pensez-vous que le SM soit une sexualité subversive ? Ou au contraire très conformiste ?
Selon le dictionnaire, le conformisme est un « Respect étroit de la norme, de la tradition, des usages établis, de la morale en usage ».
La pratique du BDSM est réprouvée par une certaine morale. Elle bouscule les idées reçues, et à ce titre, elle est subversive.
Mais, d’après ce qu’on m’en a dit, ce type de sexualité est tellement codifié, rempli de normes, imprégné du respect de certains usages qu’il en devient terriblement « conforme ». Je suis mal placée pour parler « pratiques ». Ma connaissance du BDSM se limite à son esthétisme. Je m’inspire de ce monde, rien de plus.
Mettre son partenaire à quatre pattes et le tenir en laisse, ça veut dire quoi pour vous?
Serais-je une Domina qui s’ignore ? Je vous le dirai quand j’aurai essayé !
Dans mes créations, la femme est très souvent dominatrice ou rebelle. C’est probablement un fantasme caché. J’ai tendance à donner le rôle directeur aux filles que je transforme en impérieuses séductrices, en maîtresses femmes.
Quels sont vos projets ?
Des expositions dans des environnements variés. La première se tiendra en mars 2006 à la Galerie d’Enfer à Bruxelles. Je revisiterai les contes de fées sous un angle macabre. A l’occasion du « Brussels International Festival Of Fantastic Film » en mars également, je m’inspirerai des films d’horreur et de la littérature fantastique en transfigurant les modèles en vampires, sorcières et autres monstres.
A l’occasion de « Lupan’Art 3 », qui se tiendra dans un hôtel de passes bruxellois, j’exhiberai quelques unes de mes oeuvres érotiques ainsi que quelques-uns des modèles.
Enfin dans un autre registre, une exposition d’art numérique se déroulera à la maison de la culture de Huy, au mois de septembre. J’y défendrai cette nouvelle forme d’art, entre photographie et peinture… L’art digital est un concept idéal pour la création de pochettes de disques ou de couvertures de livres. Il est temps d’en persuader les partenaires potentiels.
www.digitalredness.com
« PornocratissimA »
Modèles : Félindra et Centaure
« PornocratissimO »
Modèles : Félindra et Centaure
« L’Ange de la tentation »
Modèle : Félindra
« Green Mickey Mouse »
Modèle : Cyrielle